PAULETTE DUGUAY
Née Lemay, le 9 février 1955
à Winnipeg, Manitoba
Décédée le 17 août 2025
Inhumée à Saint-Boniface, Manitoba
J’ai grandi à Saint-Boniface dans une famille de cinq enfants dont j’étais celle du milieu. J’étais bien située pour jouer soit avec mes deux sœurs aînées ou avec les deux plus jeunes, une sœur et un frère. Mon père était originaire du vieux fond canadien-français et ma mère était une Métisse de la Rivière-Rouge pure laine. On les appelait « les Pures ».
Mon père, Pierre Lemay, est décédé en 2008 à l’âge de 82 ans. Il était l’homme le plus doux, le plus patient qu’on puisse s’imaginer. Il a été soldat pendant la Seconde Guerre mondiale et a livré bataille au front pendant quatre ans. Comme bien des combattants survivants, il est revenu en souffrant du trouble de stress post-traumatique. Il subissait régulièrement des terreurs nocturnes qui nous effrayaient! Il était une tout autre personne durant ces cauchemars! Papa vivait pour sa famille; il nous a tout donné.
Mon arrière-grand-père Alphonse Lemay est arrivé au Manitoba de Saint-Louis-de-Lotbinière (Québec) en 1875, et s’est marié avec Marie-Anne Beliveau, la sœur de Monseigneur Beliveau, troisième archevêque de Saint-Boniface. Ils étaient les parents de mon grand-père, Arthur Lemay. Ma grand-mère paternelle s’appelait Blanche Provencher. Elle a déménagé à Saint-Boniface en 1910 avec ses parents, Ernest Provencher et Amanda Brunelle, venus de Gentilly (Québec). Ils s’étaient rencontrés à Saint-Boniface. Mon grand-père, Arthur Lemay, a épousé Blanche, parce qu’elle était la plus belle femme à Saint-Boniface!
Ma mère, France Vermette Lemay, était de la famille Vermette d’Otterburne. Elle a fréquenté l’école à Saint-Pierre et a vécu une réalité traditionnellement métisse. Elle était la fille d’Augustin Vermette et de Philomène Gladu. Mon grand-père Augustin, ainsi que mes arrière-grands-parents parlaient cri. Grand-père Augustin prononçait des mots cris à l’occasion, mais à l’école, on lui a fait sentir qu’il devait s’exprimer autrement, alors il essayait d’améliorer son français parlé. On critiquait ma mère pour son français oral qui était parsemé de termes de langue mitchif, un mélange de cri et de français.
Ma grand-mère, Philomène Gladu, était la fille d’Eulalie Riel (sœur de Louis Riel) et de William Gladu. Mes arrière-arrière-grands-parents étaient Julie Lagimodière et Louis Riel, père.
Grand-mère Philomène Gladu est décédée lorsque j’avais sept ans. Je n’ai pas eu l’occasion de bien la connaître. Mes grands-parents vivaient à Saint-Pierre; par conséquent, je ne pouvais pas leur rendre visite comme j’aurais voulu. J’ai beaucoup aimé et regretté ma grand-mère toute ma vie. Elle était douce, gentille et aimante.
D’après les propos de ma mère, grand-mère Philomène n’avait pas de voix dans son ménage. Son mari était très contrôlant et possédait un caractère acariâtre. Mais grand-père était un très bon raconteur et il tenait à ses racines métisses. Il est mort en 1986 à l’âge de 96 ans.
Ma mère a souffert d’être Métisse, car le fait de l’être était mal vu à l’époque. Comme bien des Métis, ma mère éprouvait un manque d’estime de soi. Malgré sa force féminine, elle se sentait inférieure aux autres. Les religieuses appelaient les Métis « les pouilleux ». Leur façon de parler, le mitchif, était jugée inappropriée et médiocre par rapport au « bon parler » français. On les frappait s’ils ne parlaient pas bien le français. Ma mère a travaillé fort toute sa vie pour améliorer son français. Elle était une grande défenseuse de la langue française.
Nous avons eu une bonne enfance. Nous allions camper. Ma mère, fidèle à sa tradition métisse, s’assurait de nous faire passer l’été dehors. Chacun des cinq enfants a vécu des aventures mémorables au sein de la famille dans notre petite tente à Gimli.
J’ai fréquenté l’École Précieux-Sang, où l’instruction se donnait aux classes de la maternelle à la douzième année. C’étaient de bonnes années, et ce sont les religieuses qui nous enseignaient. Je n’ai pas eu à cacher mes manuels scolaires, car l’École Précieux-Sang était un établissement privé à cette époque. Ma famille habitait la rue Goulet, là où se trouve maintenant le Centre de santé. Nous marchions à l’école et rentrions dîner. Ma mère demeurait toujours au foyer, sauf quand elle tenait de petits emplois ponctuels. Puisque nous n’aimions pas ça, elle a fait le sacrifice de rester à la maison et de s’occuper de nous.
Toute jeune, je savais que j’allais être soit religieuse ou mère de famille. Être « bonne sœur » ne me semblait pas très amusant, alors je me suis dit que je serais mère de famille. Je n’ai pas terminé le secondaire parce qu’à l’âge de quinze ans, j’étais une adolescente rebelle, et j’ai voulu m’amuser. Lorsque j’ai eu seize ans, ma mère m’a dit : « Paulette, si tu n’es pas sérieuse, arrête l’école. Va-t’en travailler. » J’ai pensé : « Arrêter l’école? OK. Quelle bonne idée! » On m’a offert la liberté, et je l’ai saisie, mais c’est un de mes grands regrets de ne pas avoir terminé l’école.
Paulette Duguay et sa soeur Janine à Churchill, 1970. Collection privée.
J’ai vécu ma plus grande aventure au cours de mon adolescence en 1970. J’avais quinze ans. Ma sœur aînée s’était mariée avec un médecin et ils avaient accepté du travail à Churchill. L’été venu, mon autre sœur et moi voulions leur rendre visite. Je ne sais pas comment ma mère a fait, comment elle s’est prêtée à nous laisser aller, mais elle nous y a envoyées par train. Deux adolescentes! Nous sommes parties en pleine liberté visiter notre sœur à Churchill, et, une fois arrivées, nous avons, avec grand plaisir, profité pleinement de notre expérience!
J’ai trouvé un emploi d’été à la pharmacie de Churchill. On m’a embauchée sur-le-champ, parce que je parlais français. Churchill était connu comme un port très actif à l’époque. On y rencontrait des marins de partout dans le monde. Ils venaient à la pharmacie et étaient ravis de pouvoir communiquer en français. J’ai travaillé tout l’été et ça s’est avéré une merveilleuse aventure.
Je suis allée cinq fois à Churchill, que j’ai vu dans toutes ses saisons. La nature en est époustouflante. Churchill reste unique au monde! Un jour, il était cinq heures du matin et j’admirais le lever de soleil sur la rive de la baie d’Hudson, où les vagues adoucissent les angles des rochers. Parfois, on arrive à sauter d’un gros rocher à l’autre : c’est l’aventure parfaite. Je m’étais réveillée avant les autres en me disant : « Je vais aller m’asseoir sur les roches et regarder le lever du soleil. » J’étais là, toute seule, et c’était tellement beau, miraculeux! Or, dans ma vision périphérique, je voyais bouger quelque chose. Je me suis tournée avec précaution, et voilà qu’un ours polaire se trouvait tout près! J’ai réussi à ne pas paniquer. Très lentement, je me suis levée, et j’ai marché à reculons sur les roches, ce qui présentait un défi considérable. Ensuite, je suis partie à la course au plus vite! Heureusement, ce gros animal ne s’intéressait pas à moi. J’ai eu de la chance, parce que l’automne était avancé, et à ce moment-là, les ours sont affamés et peuvent être très agressifs!
Mon grand intérêt, c’était le théâtre. Sœur Yvonne Jamault du Précieux-Sang avait reconnu cela en moi. Lorsque j’ai eu quatorze ans, Sr Yvonne a téléphoné à ma mère pour lui dire : « Tu devrais lui offrir des cours de théâtre au Cercle Molière ». Ma mère, à son honneur, a suivi son conseil. J’étais si heureuse de suivre ces cours. Je me sentais stimulée et je me suis épanouie. J’ai suivi plusieurs cours et j’ai participé à cinq productions au Cercle Molière. C’est là que j’ai rencontré mon futur mari, Denis Duguay, qui y était technicien. Je venais d’avoir dix-huit ans lorsque nous nous sommes mariés. Denis en avait vingt-deux.
Paulette et Denis Duguay, 50e anniversaire de mariage, 2023. Collection privée.
Nous sommes allés à Québec pour notre lune de miel, et avons tellement aimé ça que nous y sommes restés deux ans. J’ai travaillé dans une élégante boutique de luxe que fréquentaient les touristes. Denis travaillait comme technicien au Grand Théâtre de Québec. C’étaient de belles années!
Je voulais devenir mère et fonder une famille, alors nous sommes revenus au Manitoba. Je me voyais mal élever mes enfants loin de ma famille. Nous avons eu cinq enfants au cours de dix ans : trois filles et deux garçons. J’étais très occupée. Je voulais être une bonne mère, une mère patiente et aimable. Aujourd’hui, nous avons 10 petits-enfants. À l’été de 2023, nous avons fêté notre 50e anniversaire de mariage et nous vivons dans la même maison depuis presque 50 ans. Heureusement, mes enfants habitent tous à Winnipeg. Je suis choyée, car mon petit poulailler est plein et près de moi.
Quand j’étais jeune, l’Église catholique faisait partie de notre quotidien et de notre éducation à la maison. Ma mère était pratiquante. Denis et moi l’avons été avec nos enfants aussi.
Paulette Duguay à Rome pour un voyage dans le cadre de la Réconciliation, 2022. Collection privée.
J’ai réintégré le marché du travail lorsque ma cinquième enfant, Catherine, la benjamine, a eu ses trois ans. J’avais besoin de faire autre chose. J’ai trouvé un emploi à temps partiel au sein de la Great-West, compagnie d’assurance-vie.
En 2008, je me suis impliquée dans les activités de l’Union Nationale Métisse Saint-Joseph du Manitoba (UNMSJM). J’ai siégé au conseil d’administration (CA) de 2008 à 2024 pour ensuite le présider de 2014 à 2024. C’est en prenant une retraite anticipée que j’ai quitté la Great-West en 2017, car je n’avais pas assez de temps pour effectuer le travail lié à l’UNMSJM. C’est un poste bénévole qui entraîne beaucoup de responsabilités, et les fonctions qui y étaient associées exigeaient énormément de mon temps!
L’UNMSJM existait depuis 1887, mais n’avait jamais bénéficié d’un bureau officiel et n’était pas pris au sérieux par les contemporains francophones. Après beaucoup de lobbying auprès des autres organismes francophones, nous avons réussi à nous tailler une place importante au sein de la communauté. C’est ainsi qu’en 2019, nous avons pu recevoir un financement pluriannuel du gouvernement fédéral nous permettant de louer un bureau au Centre du patrimoine, un emplacement idéal. Les dossiers de l’UNMSJM sont conservés dans les archives de la Société historique de Saint-Boniface. Ce financement a aussi rendu possible l’embauche de deux employés. C’est un énorme appui.
Sur le plan politique, nous avons travaillé à nous faire reconnaître par la Manitoba Metis Federation (MMF), et avons dû faire de nombreuses démarches pour enfin obtenir quelques réunions. La MMF ne reconnaît pas l’UNMSJM en dépit de ses 125 années d’existence! En réalité, la relation ne s’avère pas facile. Mais pendant ma présidence, nous avons réussi à ouvrir des portes. Depuis 2023, on sent une ouverture par rapport à la collaboration entre la MMF et l’UNMSJM.
De plus, nous avons pu nous faire reconnaître par les gouvernements fédéral et provincial comme étant la voix officielle des Métis francophones. On m’a souvent invitée à représenter l’Union lors d’évènements politiques au palais législatif à Winnipeg, ou à Ottawa. À la demande du premier ministre Justin Trudeau (que j’ai rencontré à deux reprises), j’ai assisté au banquet à Ottawa donné en honneur du premier ministre de la France, Gabriel Attal, pour lui parler des Métis du Manitoba.
Paulette Duguay et le pape François en 2022. Collection privée.
En 2022, je suis allée à la rencontre du Pape François à Rome en compagnie du vice-président de L’UNMSJM, Justin Johnson. La Manitoba Metis Federation avait organisé une délégation pour rencontrer le pape dans le cadre de la réconciliation des peuples autochtones avec l’Église Catholique. La MMF avait invité monseigneur Albert Legatt, l’archevêque de Saint-Boniface. Mgr Legatt a accepté à la condition de pouvoir y amener deux invités – la présidente et le vice-président de l’Union Nationale Métis de Saint-Joseph du Manitoba, c’est-à-dire moi-même et Justin Johnson. Le voyage était aux frais de l’archevêché. Mgr Legatt comprenait la portée de nous inclure dans cette démarche. Donc, j’ai rencontré le Pape François et je lui ai donné la main. J’ai affirmé que la réconciliation était très importante et que Rome devait la prendre au sérieux! Il était d’accord et m’a incité à continuer le beau travail pour les Métis. C’était un voyage extraordinaire!
Pendant ma présidence à l’UNMSJM, j’ai eu l’idée d’offrir un camp de canotage à la jeunesse afin de développer la fierté d’être Métis. Depuis cinq ans, l’Union organise un camp de canotage pour les personnes de 14 à 17 ans dans le parc provincial Quetico en Ontario, en collaboration avec la pourvoirie Voyageur Wilderness. On n’admet aucun bateau à moteur dans ce parc, et l’eau du lac est si propre qu’on peut la boire. Pour les jeunes, c’est un retour au plein air. Ils laissent derrière eux et elles tous leurs appareils électroniques et partent dans la nature pour une semaine. Ils s’initient à monter un camp, à canoter, à pagayer, à survivre dans le bois en mangeant des plantes et des racines. Ils apprennent aussi de vieilles chansons canadiennes-françaises parmi bien d’autres choses, et tout se déroule en français. Les jeunes en reviennent transformés. Ils ont acquis maintes connaissances sur leur héritage et apprécient davantage l’importance de protéger l’environnement. L’an dernier, nous avons offert le camp à deux reprises afin de répondre à la demande. J’en demeure très fière!
La programmation à l’UNMSJM est extraordinaire! Nous organisons aussi, entre autres, des camps intergénérationnels à Saint-Malo. Au cours d’une fin de semaine, tous les Métis et leurs familles sont invités. Nous prévoyons la nourriture pour tout le monde, nous aménageons le site, et les familles s’y rendent. Nous confectionnons des bricolages et partageons des enseignements sur la nature et l’environnement. C’est vraiment une très belle activité. Tout ça, nous l’accomplissons dans le but de transmettre la culture, le savoir et les valeurs métisses. C’est unique au Manitoba, et tout se passe en français.
L’UNMSJM offre des cercles de perlage ainsi que des ateliers pour fabriquer des tambours et des mocassins. Les dames de Saint-Laurent donnent aussi des cours de mitchif. Nous bénéficions d’une belle complicité avec elles et avons l’appui de la communauté et des organismes francophones. J’ose espérer que l’UNMSJM est respectée.
Paulette Duguay et Wab Kinew, premier ministre du Manitoba, 2023. Collection privée.
Maintenant que j’ai fini mon mandat à la présidence de l’UNMSJM, je voudrais faire plus de théâtre. Je fais du doublage de voix. Par exemple, j’ai fait une annonce pour le gouvernement fédéral pendant la crise de la COVID-19. Suzanne Kennelly avait écrit un très beau monologue d’une heure représentant Mélina Roy, mère de notre autrice de Saint-Boniface, Gabrielle Roy. J’ai incarné le rôle de Mélina Roy dans un « one-woman show » en 2012, au cours duquel j’accueillais les visiteurs dans La Maison Gabrielle-Roy. Je leur parlais de la famille Roy, qui habitait la maison, de Gabrielle et des grands-parents de Gabrielle, tout en menant la visite guidée. Cependant, le texte existait uniquement en français et le public anglais le réclamait aussi. Donc, Suzanne Kennelly l’a traduit et j’ai appris le rôle en anglais. J’ai joué Mélina Roy en français et en anglais pendant quelques années.
En 2022, j’ai joué la grand-mère dans le film de Danielle Sturke, El Toro. J’aime bien jouer le personnage de grand-mère! C’est mon rôle préféré. Il s’agissait de ma première expérience comme actrice de cinéma. En octobre 2023, j’ai joué la grand-mère dans la première mondiale de l’opéra métis Li Keur, Louis Riel, Heart of the North, présenté par le Manitoba Opera et conceptualisé par Suzanne Steele, une Métisse. Quelle expérience inoubliable!
Ma tante Augustine Abraham, qui était ma marraine et la sœur ainée de ma mère, m’a beaucoup influencée. C’était une femme forte. J’aimais son regard sur la vie. Elle savait bien vivre. Même si elle éprouvait une situation financière difficile, chez elle, il y avait du beurre et de la crème glacée! Elle aussi a joué le rôle de grand-mère dans des pièces de théâtre!
L’UNMSJM existe depuis 1887 et, au cours de cette période, seulement trois femmes l’ont présidée. Tante Augustine était la deuxième femme à occuper le poste de président (de 1990 à 1992). Je suis très fière d’avoir été la troisième femme présidente, et d’avoir ainsi suivi dans les traces de ma tante!
Paulette Duguay, 2020. Collection privée.
Aux femmes d’aujourd’hui, je dirais d’arrêter d’être si angoissées. Je trouve que l’angoisse accapare beaucoup d’espace dans la vie des jeunes femmes d’aujourd’hui. On entend souvent que quelqu’un prend des médicaments pour diminuer l’anxiété. Je me dis qu’on doit faire confiance à la vie et ne pas prendre les choses trop au sérieux. À mon époque, on n’entendait pas parler de troubles d’alimentation ou d’anorexie. Aujourd’hui, c’est plus commun qu’autrefois, et ça augmente, ce qui m’attriste beaucoup.
Je souhaiterais que les jeunes femmes aient plus de confiance en elles-mêmes. La vie est un processus, et il faut faire confiance à la vie. On doit saisir les occasions qui se présentent.
La condition de la femme m’intéresse, et il y a encore des progrès à réaliser. Cependant, c’est plutôt la condition de l’humanité qui me tient à cœur et qui me motive. Quand l’humanité va mieux, tout le monde va mieux, y compris les femmes.
Propos recueillis en septembre 2023 et rédigés en janvier 2025.







