HÉLÈNE CLÉMENT
Née Deniset, le 20 janvier 1952
À Saint-Boniface, Manitoba
Décédée le 2 janvier 2024
À Saint-Boniface, Manitoba
Ça fait plus de 50 ans que je m’appelle Hélène Clément, mais je suis née Hélène Marie Madeleine Deniset il y a 71 ans, fille aînée de Louis Deniset et de Jeanne Rémillard, tous deux du vieux quartier de Saint-Boniface.
Mon grand-papa, François Deniset, originaire de la région de Besançon en France, avait entendu dire que l’immigration au centre du Canada était très vivante. C’est ainsi qu’il est arrivé à Winnipeg au début des années 1900. Puis ce fut le coup de foudre, car il est tombé amoureux de Rachel Bernier qui elle était la fille de Malvina Demers et de Thomas-Alfred Bernier. Les jeunes mariés se sont établis à Saint-Boniface sur le boulevard Provencher en face du vieux Collège de Saint-Boniface avant qu’il passe au feu et qui est maintenant le Parc Provencher.
De leur côté, pépère et mémère Rémillard (Jules Rémillard et Régina Desrosiers) venaient de la campagne manitobaine, Lorette et Sainte-Anne. Après leur mariage ils se sont installés sur la rue Dumoulin à Saint-Boniface.
Ma famille habitait au 623 rue Langevin, juste en face du parc Provencher et de la pataugeoire pour enfants. C’est là que j’ai grandi avec mes cinq sœurs et frères: Pierre, Rachel, Jacques, Jean-Paul et Louise. Six enfants en 10 ans! Ma vie se déroulait entre les rues Provencher, Langevin et Dumoulin. Nous étions une famille très unie vivant dans une communauté très francophone. À la maison nous parlions uniquement en français comme la plupart des familles de notre quartier. On avait aussi quelques voisins anglophones.
Dans notre petit monde, on se sentait en sécurité. Nous allions librement rendre visite à nos grands-parents, jouer avec nos amis au parc Provencher et faire des petites courses dans le voisinage pour nos parents. On ressentait l’amour de nos parents, on se savait bien protégés, on était heureux. Sur la rue Provencher se trouvaient une quincaillerie, le magasin de vêtements Chez Huot, le cordonnier et son magasin de chaussures Chez Guay, la pharmacie Paquin, la gare d’autobus Ed’s Lunch, “le barber shop” Chez Alice et l’épicerie Mager. On y trouvait tout ce dont nous avions besoin.
Le parc Provencher occupait une place centrale dans nos vies. On trouvait les balançoires excitantes parce qu’on allait assez haut. Notre cour arrière avait aussi sa balançoire et c’est là qu’une chute m’a valu une cicatrice encore visible aujourd’hui. Un grand arbre majestueux nous servait de perchoir. Nous, les six enfants, nous y avions chacun notre place pour jaser et se raconter des histoires. L’été on se promenait à bicyclette. L’hiver on construisait des châteaux de neige et on jouait sur les bancs de neige qui nous semblaient immenses. Presque tous les soirs d’été, on jouait au baseball avec mon Papa, un grand sportif qui adorait passer du temps avec ses enfants. Il s’organisait pour que tout le monde soit inclus, filles et garçons. On ne jouait pas en équipes, mais chacun.e avait son tour au bâton. L’équipe de baseball de Saint-Boniface, les Fils natifs, jouait aussi au parc Provencher, près de la rue Saint-Jean-Baptiste. Mes parents installaient des chaises devant la maison et on regardait les matchs en jasant avec les voisins. Situé également au parc Provencher, le Centre Notre-Dame grouillait d’activités communautaires. Le samedi on s’y rendait pour voir des films et pour faire du trampoline. Des gens du voisinage surveillaient nos ébats.
Je suis allée à l’école dans mon quartier. D’abord à l’école Marion jusqu’à la 6e année, ensuite à l’Académie Saint-Joseph, une école de filles. Les garçons fréquentaient la Maison Chapelle ou l’école Provencher. L’Institut collégial Louis-Riel Collegiate Institute (Louis-Riel), école bilingue avant de devenir plus tard l’école française le Collège Louis-Riel, a ouvert ses portes lorsque j’arrivais en 10e année en 1967. Ce fut tout un apprentissage puisque, pour la première fois, le secondaire regroupait garçons et filles. Le personnel enseignant était composé de religieuses en provenance de l’Académie Saint-Joseph qui venait de fermer ses portes, de laïcs et de frères Marianistes.
Le secondaire a été marquant pour moi. J’y ai rencontré l’amour de ma vie, Gérald, qui est devenu mon mari. Nous avons commencé à nous fréquenter à l’âge de 14 ou 15 ans. De plus, j’étais très impliquée dans la vie étudiante. Je siégeais sur toutes sortes de comités. Ce fut un temps fort de ma vie. C’est de cette période que je garde mes meilleurs souvenirs d’adolescence.
Mes parents étaient tous les deux très engagés dans la communauté. Papa était impliqué dans l’Association d’éducation des Canadiens-français du Manitoba (AECF), devenue plus tard la Société de la francophonie manitobaine (SFM), ainsi que dans d’autres comités. Je me souviens de son implication à l’AECF car cette question du français nous a marqué. Comme les femmes de son époque, Maman s’occupait d’abord de sa famille. Elle était toujours présente et à l’écoute. Elle soutenait mon père dans ses obligations. Il a travaillé comme politicien, puis a été avocat avant de devenir juge à la Cour du banc de la Reine. Ma mère était une hôtesse par excellence aux nombreuses réceptions tenues chez nous.
Comme tous les adolescents, je trouvais mes parents un peu vieux jeu. C’était l’époque des Beatles et des jeans. Ma grand-mère disait: « Ça ne durera pas cette mode-là, ça c’est des vêtements pour aller travailler … ».
Entre 16 et 18 ans j’ai fait des réflexions plus profondes et j’ai mieux apprécié mes parents. Leur engagement l’un envers l’autre et envers leur communauté et la francophonie a été une source d’inspiration pour moi. Selon eux, que tu sois homme ou femme, l’essentiel est de faire de son mieux et d’avoir confiance en soi. Ils disaient: “On n’est pas meilleur qu’un autre. Nous sommes égaux!” C’est un message de respect d’autrui que j’ai reçu très jeune. Pas question de faire de la discrimination ou d’avoir des préjugés! Ils ont encouragé l’esprit collaboratif. “Même si tu as le rôle de présidence, tu ne fais jamais ça seule. C’est toujours l’équipe qui réalise le projet.” Quels bons guides ils ont été!
J’ai mis ces principes en pratique dès mon implication dans les activités scolaires au secondaire. Après une année au Conseil étudiant, j’ai été élue à la présidence en 12e alors que mon secondaire comptait presque 1,000 élèves. Ce n’était pas très commun de voir une jeune femme se présenter dans ce genre de rôle! J’ai adoré ça! Parfois je me demande comment j’ai fait pour réussir mes cours! Les professeurs ont été très patients avec moi! Cette expérience m’a appris que le travail collaboratif nécessite l’écoute et le respect de l’autre. Mes parents avaient raison! Ce principe m’a bien servi tout au long de ma vie.
Mon parcours de travail, dès le secondaire, a été très formateur et enrichissant. Ce fut d’abord au camp Notre-Dames, un camp d’été pour les enfants de 8 à 12 ans, parrainé par la paroisse de la Cathédrale. Mon travail d’aide-cuisinière ne payait pas de gros bidous, mais on s’amusait. Cet emploi occupait bien mes vacances d’été puisque le camp était situé à la plage Albert où mes parents avaient un chalet.
Toujours au secondaire, j’ai travaillé comme bénévole dans un centre communautaire avec des enfants de milieu défavorisé. Une fois par semaine je me rendais en autobus au centre situé rue Logan à Winnipeg, un quartier que je ne connaissais pas. On faisait des biscuits, on racontait des histoires, on inventait des jeux. Cette expérience m’a permis d’apprécier davantage la chance que j’avais de vivre dans un milieu plein d’amour et de confort.
L’été de mes 17 ans j’ai été gérante d’un petit bistrot de crème glacée sur la rue Sargent, à la demande d’une cousine et son mari. En 12e année j’ai été choisie pour un emploi de junior counsellor au grand magasin Eaton’s au centre-ville. Le samedi matin on suivait des ateliers de formation et on participait à des activités variées: décors de kiosques de vente, défilés de mode, principes de base de marketing, aide dans les rayons, par exemple dans les accessoires de mode. J’ai occupé cet emploi très intéressant jusqu’à mes 20 ans, puis j’ai travaillé à Radio-Canada pendant deux ans.
C’est un emploi comme monitrice de langues, toujours à 17 ans, qui m’a probablement donné un avant-goût pour faire carrière en éducation. Germaine Prénovost, qui donnait des cours de français dans la fonction publique, cherchait des gens pour converser en français avec ses étudiants à l’heure du midi. Il fallait que j’organise des sessions de conversation avec les étudiants, ce qui exigeait de l’initiative et de la créativité.
Hélène Clément, 1970. Collection privée.
Le 22 septembre 1972, Gérald et moi nous nous sommes mariés. J’ai continué à faire de petits contrats à la pige pour Radio-Canada (CKSB) en plus d’enseigner le français aux employés du Canadien national. Ce furent des années très occupées avec la naissance de nos trois fils: Charles en 1976, Patrick en 1977 et André en 1980. Gerry et moi voulions prioriser nos enfants, alors mon travail à la pige me permettait d’être très présente dans leur vie à mesure qu’ils grandissaient. Après avoir vécu au parc Windsor les premières années de notre vie de jeune famille, nous sommes venus nous installer là où j’ai grandi, au 623 rue Langevin. Maman décéda après une lutte courageuse contre le cancer à l’âge de 56 ans en 1977. Ce fut un temps très difficile. La plus jeune de la famille, ma soeur, n’avait que 15 ans. Lorsque Papa décida de vendre la maison familiale en 1979, nous avons décidé de l’acheter et ma soeur vécut avec nous. J’ai donc vécu pas mal toute ma vie dans cette belle maison paternelle remplie de beaux souvenirs familiaux.
Je pense que la vie est une série d’aventures. J’ai choisi d’en raconter trois. En 1981, alors que notre bébé André n’avait que 13 mois, Gerry a été invité à faire partie du corps diplomatique canadien à Paris. Comme nous formions une équipe bien soudée, notre couple et nos trois enfants, nous sommes partis tous ensemble vers Paris. Quelle magnifique aventure! Comme nous avions le statut de diplomate nous étions invités à toutes sortes de réceptions ce qui fait que nous avons rencontré toutes sortes de gens très intéressants. Nous avons passé deux belles années de dépaysement à Paris. Paris est un doux souvenir pour nous. Un moment très spécial dans notre vie.
Une autre aventure marquante fut mon retour aux études à 30 ans. À la fin du secondaire la carrière d’avocate m’attirait, mais pendant ma vingtaine notre petite famille était devenue primordiale. Comme j’avais eu l’occasion d’enseigner aux adultes auparavant, l’éducation me semblait alors la meilleure décision. D’autant plus que le travail d’enseignante me permettait de mieux accompagner nos enfants tout au long de leur scolarité et de leurs activités de toutes sortes.
Ma carrière d’enseignante s’est avérée très variée. J’ai commencé à l’élémentaire, ensuite au présecondaire et au secondaire. J’ai travaillé avec des élèves dans des programmes enrichis et avec des jeunes ayant des besoins spéciaux, pour finalement aboutir comme conseillère au Collège Louis-Riel (CLR). Le cercle était complet! Élève au CLR à 14 ans, mariée avec l’amour de ma vie rencontré au CLR, voilà que comme «dans le temps», mon mari marchait encore avec moi à travers le parc Provencher en portant mes livres. De fait, le jour de ma retraite officielle en 2007, Gerry est venu spécialement me raccompagner de l’école jusqu’à la maison au 623 de la rue Langevin, là où j’ai grandi et où nous avons élevé nos trois fils. Mon cœur est resté très attaché au CLR, car j’y ai vécu une adolescence et une carrière riches de toutes sortes de façons, en travaillant avec des équipes d’enseignants et de jeunes extraordinaires.
Hélène, Gérald Clément et leurs fils, Voyageurs Officiels, 1996. Collection privée.
En 1996 notre famille a été choisie comme voyageurs officiels par le Festival du voyageur. Quel honneur et quelle aventure! C’était dans une ambiance de joie de vivre que nous représentions notre communauté à toutes sortes d’évènements. On a rencontré des gens de partout au Manitoba et d’ailleurs, des gens chaleureux et généreux, talentueux aussi. Pour nos fils adolescents, ce fut une occasion de s’épanouir, de développer des qualités d’entregent. Nous sommes reconnaissants envers la «gang» du festival de nous avoir fait vivre cette aventure inoubliable. Ce fut une vraie aventure de famille qui a été mémorable et marquante pour nous.
Tout en élevant mes enfants et en travaillant comme enseignante, je me suis engagée dans des comités liés à la francophonie et plus largement à ma communauté. Sans en faire une liste exhaustive, je retiens certains de mes engagements, sans ordre particulier. J’ai fait partie du groupe qui a fondé la Boni Co-op de Saint-Boniface. J’ai siégé au conseil d’administration (CA) de la Caisse populaire de Saint-Boniface, au CA de Francofonds, de notre journal La Liberté, d’Action Marguerite, ainsi qu’à différents comités scolaires. Tout en veillant à garder l’équilibre entre travail, famille et bénévolat, j’ai eu beaucoup de satisfaction à m’impliquer activement dans ma communauté. C’est la francophonie qui me motivait. J’avais le désir de remettre quelque chose à cette communauté que je chéris.
Hélène Clément, 2016. Collection privée.
Incontestablement, la femme la plus importante dans ma vie, c’est ma Maman, Jeanne Rémillard-Deniset. Même si à l’adolescence on donne du fil à retordre à nos parents, avec le temps on constate qu’ils nous donnent beaucoup. Malheureusement, ma mère est décédée trop jeune, avant la naissance de notre troisième enfant. Mais elle a laissé sa marque, un modèle de vie pour nous tous. À 30 ans, juste après la Deuxième Guerre mondiale, elle s’est mariée. De donner naissance à six enfants en 10 ans ne l’a pas empêchée d’être une femme d’affaires. Elle avait acheté une maison et travaillait chez Eaton’s avant de se marier. Avant-gardiste pour l’époque, elle était ouverte sur le monde. Elle ne faisait pas de différence entre les femmes et les hommes comme facteur pour entreprendre un projet et passer à l’action. « Ne te remets pas constamment en question, tu es capable, tu peux accomplir tes rêves en donnant le meilleur de toi-même. Crois en toi-même! », disait-elle. De plus, chez nous, c’était comme la gare centrale. Il y avait toujours de la place autour de la table pour quelqu’un de plus, nos amis, la parenté ou d’autres invités. Maman savait accueillir les gens avec générosité et gentillesse. Quarante-cinq ans après son décès, elle est toujours mon héroïne.
Mes deux parents croyaient fermement à l’égalité entre hommes et femmes, à tous les points de vue, ce qui n’était pas encore largement reconnu dans tous les milieux. Cette valeur partagée entre eux, ainsi que l’importance de respecter l’autre, cela nous a marqués, nous, les enfants.
Hélène Clément, 2022. Collection privée.
Le message que j’aimerais laisser aux femmes, en particulier à mes cinq petites-filles, Carmen, Ella, Alexa, Katia et Élodie, c’est de croire en soi-même, à son potentiel, et de vivre pleinement. Il ne faut pas se prendre trop au sérieux, alors si parfois on rencontre des difficultés, il faut se relever et aller de l’avant. On peut s’affirmer sans marcher sur les autres. D’ailleurs, on réussit mieux à faire avancer les choses quand on agit avec bonté et douceur.
“Merci beaucoup! Je suis honorée d’avoir participé à ce projet et je vous remercie de la confiance que vous m’avez accordée.” Hélène Clément
Ce témoignage a été enregistré par les fils d’Hélène en juin 2023, 6 mois avant son décès et rédigé en avril 2025.





